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17 mars 2013 7 17 /03 /mars /2013 18:21

http://cyberpoete.free.fr/blog/images/RousseauGuerre.jpg

 

 

La Guerre ou la chevauchée de la discorde, Henri Rousseau, dit Le Douanier Rousseau, (1894)

Huile sur toile, 1,14 x 1,95 m, Musée d’Orsay, Paris.

 

Description du tableau

                Henri Rousseau, dit le Douanier Rousseau, a participé à la guerre contre la Prusse de 1870. Profondément marqué par cette expérience, il représente la guerre sous la forme d’une femme habillée de blanc, tenant une torche fumante d’une main et une épée de l’autre, qui descend d’un cheval noir monstrueux. À ses pieds se trouvent des cadavres, pour certains démembrés, sur lesquels des corbeaux viennent se nourrir.

Le paysage est dévasté : les arbres sont morts, le sol est nu, les nuages ont une couleur rouge qui rappelle le sang.

 

Propositions d’interprétation

                La figure féminine au centre du tableau évoque la déesse romaine Bellone, divinité de la guerre : c’est une allégorie. On notera son sourire effrayant et sa course qui sème la mort et la destruction. Le cheval noir qui se trouve derrière elle est déformé, monstrueux : il rappelle les cavaliers de l’Apocalypse, qui répandent les désastres sur la terre.

                La structure du tableau met en valeur ces deux entités : ils sont encadrés par les figures horizontales que constituent les cadavres et les nuages, et par les formes verticales des arbres.

                Comme dans le poème de Tardieu, la représentation de la destruction se fait aussi par l’absence : ici l’absence de couleur. Le noir (le cheval, les arbres et le sol), le blanc (la robe de la déesse et les cadavres) et le rouge (nuages) dominent, rappelant la mort et le sang, alors que le vert, couleur de l’espoir, n’apparaît pas.

 

                Ce tableau que l’on associe à l’art naïf (simplification, absence de perspective) permet, grâce à stylisation même, de représenter l’irreprésentable, la destruction de toute vie.

 

Fiche réalisée par Mme Gourdé

 

 

 

 

« Oradour », Jean Tardieu, Les Dieux étouffés (1944)

 

 

Oradour n’a plus de femmes

Oradour n’a plus un homme

Oradour n’a plus de feuilles

Oradour n’a pas plus de pierres

Oradour n’a plus d’église

Oradour n’a plus d’enfants.

 

plus de fumée plus de rires

plus de toits plus de greniers

plus de meules plus d’amour

plus de vin plus de chansons.

 

Oradour j’ai peur d’entendre

Oradour je n’ose pas

approcher de tes blessures

de ton sang de tes ruines,  

je ne peux, je ne peux pas

voir ni entendre ton nom

 

Oradour je crie et hurle

chaque fois qu’un cœur éclate

sous les coups des assassins

une tête épouvantée

deux yeux larges deux yeux rouges

deux yeux graves deux yeux grands

comme la nuit la folie

deux yeux de petit enfant :

ils ne me quitteront pas.

Oradour je n’ose plus

Lire ou prononcer ton nom

 

 

Oradour honte des hommes

Oradour honte éternelle

Nos cœurs ne s’apaiseront

que par la pire vengeance

haine et honte pour toujours.

 

Oradour n’a plus de forme

Oradour femmes ni hommes

Oradour n’a plus d’enfants

Oradour n’a plus de feuilles

Oradour n’a plus d’église

plus de fumées plus de filles

plus de soir ni de matins

plus de pleurs ni de chansons.

 

Oradour n’est plus qu’un cri

et c’est la bien la pire offense

au village qui vivait

et c’est bien la pire honte

que de n’être plus qu’un cri

nom de la honte des hommes

le nom de notre vengeance

qu’à travers toutes nos terres

on écoute en frissonnant

une bouche sans personne,

qui hurle pour tous les temps.

 

 

Oradour-sur-Glane est une commune du Limousin. Le 10 juin 1944, les nazis, par mesure de représailles, y massacrèrent 643 personnes dont 500 femmes et enfants. Ceux-ci périrent enfermés dans l’église à laquelle les nazis avaient mis le feu.

                Le poème « Oradour » a été écrit en 1944 par Jean Tardieu, qui participa aux publications clandestines de la Résistance.

 

La structure du poème

Le poème est composé de plusieurs strophes irrégulières, rassemblant des vers isométriques (de même longueur) non rimés.

 

Les choix d’écriture

                Pour représenter la destruction, le poète a choisi de multiplier les négations pour décrire le village : il énumère tout ce qui a disparu, les êtres humains, les bâtiments, les signes de vie… mais en les niant.

                Il utilise les répétitions, notamment l’anaphore (répétition en début de vers) du nom Oradour : pour lutter contre la destruction et l’oubli, ce nom est martelé tout au long du poème. D’ailleurs le village est réduit à l’état de « cri » : il est devenu le symbole de la « honte », de la barbarie de la guerre qui l’a rayé de la carte.

                Le poète fait partager ses émotions aux lecteurs : devant l’horreur que représente Oradour,  il ressent de l’effroi car il est incapable d’en parler ou de l’imaginer (voir strophes 3 et 4, le cauchemar à la strophe 4). En réaction, le poème se conclut sur des appels à la vengeance : Tardieu se place dans la lignée des poètes de la Résistance. Son texte est cri de révolte face au désastre.

 

                Le poème est un moyen de lutter contre l’oubli, en rappelant sans cesse aux lecteurs le nom d’Oradour et ce que ce village n’est plus.

 

Fiche réalisée par Mme Gourdé

 

 

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Published by Profs - dans 3e Lettres 2014
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commentaires

Sicktor 30/03/2016 11:09

J'y vois plutôt une figure de la mythologie nordique : La Valkyrie.
L'étymologie de leur nom provient du vieux norrois valkyrja (pluriel : valkyrur), des mots val (abattre) et kyrja (choisir) (littéralement, « qui choisit les abattus »).
Les montures des valkyries sont des loups, et elles-même sont apparentées à des corbeaux. Loups et corbeaux nettoyant les champs de bataille. Emportant les cadavres et choisissant les guerriers qui accèderont au Valhalla afin de combattre aux côtés d'Odin lors du Ragnarök (l'apocalypse). Je vois donc plutôt cette peinture dans un registre épique et non macabre. Les âmes des combattants montant au ciel. C'est la symbolique que je perçois, en tous les cas, il est vrai qu'il y a un fort rapport au sacré.

Trebor 30/03/2016 12:23

Chacun voit la symbolique du tableau selon le niveau d'intériorité et de subtilité, la dimension profane ou sacrée où il se trouve. Aucune interprétation ne dépasse l'autre ni ne l'exclu. Les trois œuvres, au noir, au blanc et au rouge, de transformation du corps par l'esprit, sont clairement représentées ; pour moi, cela explique pourquoi le vert n'a pas besoin d'être présent. En résumé : le cheval horizontal noir et les corbeaux qui mangent le cadavre de l'œuvre au noir ; la cavalière blanche au regard effrayant dont les deux pieds sont du même côté et l'épée tournée vers le ciel, pas vers la terre, de l'œuvre au blanc ; les nuages rouges de l'œuvre au rouge. D'autres détails plus subtils du Grand Œuvre peuvent encore être repérés.

Trebor 05/02/2016 20:50

A mon sens, ce tableau reproduit symboliquement le Grand Œuvre, l'œuvre alchimique interne de transformation de la matière par l'esprit. Il faut avoir cheminé dans cette voie pour le comprendre. Je ne sais pas si Henri Rousseau connaissait le sujet, au moins intellectuellement, mais au vue des représentations symboliques qui figurent sur le tableau, il est très probable.